Onirik : Le marché du livre numérique est en pleine expansion, mais outre un prix identique au papier, les DRM empêchent des actes auparavant triviaux comme le prêt d’un livre à un ami, l’achat/revente sur le marché de l’occasion. Comment percevez-vous ce nouveau paradigme consistant à passer d’un droit de propriété sur un objet matériel à un simple droit d’usage sur un objet immatériel rendu périssable ? Comment assurer que le patrimoine culturel se diffuse au plus grand nombre ?
Carl Lang : Dans tous les cas, on a tort de raisonner à partir des supports (livre, disque) plutôt qu’à partir des contenus (musique, textes, idées). Cette mauvaise façon d’aborder la question est due, au moins en partie, aux pressions des éditeurs (de livres et de disques) soucieux de préserver des positions établies, et qui, plus que les auteurs, disposent des moyens de faire valoir leur point de vue auprès des autorités.
Notons que, selon le type de contenu, les supports ne sont pas toujours concurrents ou interchangeables. Ainsi, le livre imprimé a abandonné purement et simplement les domaines auxquels il était mal adapté, notamment celui des documentaires périodiques (juridiques notamment), désormais téléchargés avec mise à jour par abonnement, et celui des encyclopédies.
Le support numérique bénéficie en effet d’outils de recherche (par mots-clefs) bien plus performants que l’antique classement alphabétique, et de possibilités de mise à jour sans commune mesure avec une encyclopédie réimprimée tous les dix ou quinze ans !
Reste le domaine des lettres et des idées : c’est là que la concurrence entre le livre imprimé et numérique existe le plus. Les syndicats d’éditeurs font pression pour imposer un prix unique du livre numérique, tel qu’il existe pour le livre imprimé, et même une égalité de prix entre les supports.
Cette exigence a-t-elle un sens ? Le prix unique du livre avait pour but d’assurer l’égalité entre les distributeurs, afin de préserver l’existence des libraires en général, et des libraires indépendants en particulier, en évitant la distribution à bas prix de livres grand public dans les grandes surfaces, au détriment de la diversité de création qui n’aurait pas profité de cette grande distribution et aurait souffert de prix trop élevés.
Or le livre électronique est par nature distribué en ligne, même si une vente par l’intermédiaire de libraires reste possible. Mais, même dans ce cas, il s’agirait d’un téléchargement, sans stock, dans lequel l’égalité entre les distributeurs est assurée même sans prix unique légal.
On peut même dire que, dans ce cas, l’avantage irait aux libraires, car pourquoi aller télécharger un livre dans un grand magasin plutôt que le faire directement de chez soi ? Par contre, un libraire pourrait, en apportant son conseil, suggérer des achats et ainsi s’assurer une commission.
Pour ce qui est de la dématérialisation des supports, il faut souligner la faculté de passer de l’un à l’autre, avec notamment l’impression à la demande. Car chacun n’a pas forcément le désir (ni la place) de conserver chez lui tous les livres qu’il a lus ou simplement consultés !
Mais la faculté de se procurer un exemplaire imprimé, qu’on peut conserver et prêter, existe toujours. Elle est même plus grande, en réalité, grâce à l’impression à l’unité.
La différence de prix entre un livre numérique et un livre imprimé découle du bon sens, étant donné que les frais de stockage et de port d’un fichier téléchargé sont pour ainsi dire nuls… Elle est du reste une réalité : l’attribution de numéros d’ISBN différents à la version imprimée et à la version numérique d’un livre permet cette différence de prix, en dépit des lois qui voudraient l’empêcher.
Il n’est pas plus difficile de réserver des droits d’auteur sur une œuvre immatérielle que sur une œuvre matérielle. La copie illégale les concerne les unes et les autres.
Par contre, tout laisse présager que ces droits seront au contraire plus élevés dans le cas d’une diffusion numérique et d’une vente en ligne. Les éditeurs classiques ont su défendre ces droits… mais ils ont aussi été capables de les léser à l’occasion, de se réserver la part du lion et de faire régner un profond mystère sur les tirages réels des livres !
Et, en ce qui concerne les contenus, ils ne sont pas toujours insensibles aux pressions du pouvoir politique pour faire taire ou discréditer ceux qui dérangent.
En tout état de cause, faire entrer l’édition numérique dans un carcan propre à l’édition imprimée ne favorisera pas la diffusion de la culture au plus grand nombre ; et chercher à maintenir des prix élevés non plus ! Ce sont au contraire des possibilités de diffusion sans précédent qui s’offrent désormais aux auteurs et au public, car les deux acteurs principaux sont bien les auteurs et le public. Les éditeurs, qui ne sont que des intermédiaires entre les uns et les autres, devront s’adapter, et sortir de leur petit monde clos dans lequel on échange entre initiés les services rendus, les critiques élogieuses et les prix littéraires.
Suite demain : crédit photo :David Lapetina
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