Dans la lumière noire du soleil de la mort, la
véritable stature de Guy Béart apparaît enfin.
Tout jeune débutant au début des années cinquante, une seule
chanson l’avait propulsé au sommet, L’Eau vive, que l’on apprend encore,
paraît-il, dans les écoles.
Des dizaines d’autres avaient suivi, sans lui
valoir jamais tout à fait la place que méritait son talent. Ombrageux,
personnel, indépendant, libre, trop libre, littéraire, trop littéraire, Guy
Béart était peu à peu sorti des circuits, aussi bien ceux de la distribution
lorsqu’il avait prétendu gérer lui-même son œuvre, que ceux de la complaisance,
de la connivence et de la mode.
La maladie contre laquelle il luttait depuis de
longues années avait achevé de le murer dans la solitude orgueilleuse et un peu
amère de sa maison de Garches. Cependant, il fut accompagné jusqu’au bout par
la ferveur joyeuse, aujourd’hui endeuillée, de la petite foule des happy few
qui, lors de ses trop rares apparitions sur scène ou à l’occasion des fêtes
qu’il leur donnait à domicile, reprenaient en chœur un répertoire qu’ils
connaissaient par cœur.
Dans la lumière noire du soleil de la mort, la véritable
stature de Guy Béart apparaît enfin, comme on pouvait s’y attendre, et les médias
saluent mais un peu tard « le dernier des troubadours », comme
ils disent, ou, plus simplement, « un grand parmi les grands »,
l’égal des deux autres « B » de la chanson à texte
d’après-guerre : Georges Brassens et Jacques Brel.
Sur les piliers et sous les voûtes de l’Arc de Triomphe, à
Paris, est gravée la glorieuse liste des victoires et des généraux de la
Révolution et de l’Empire.
Bal chez Temporel, L’Eau vive, Il n’y a plus
d’après, Il y a plus d’un an, Vous, Les couleurs du temps, Qu’on est bien,
Laura, Les souliers, À Amsterdam, Les Couleurs du temps, La Vérité, Couleurs
vous êtes des larmes, La fille aux yeux mauves, L’espérance folle, Hôtel-Dieu,
Demain je recommence…
La liste est longue aussi, et belle, des airs
et des textes qui composent à Béart, dans le ciel de la chanson la voûte
immatérielle d’un incomparable arc-en-ciel.
« La mort, c’est une blague », avait écrit Guy Béart.
De fait, les hommes meurent mais leur œuvre demeure. Trenet l’avait dit avant
lui : « Longtemps, longtemps, longtemps/Après que les poètes
ont disparu/Leurs chansons courent encore dans les rues. » Les
chansons de Guy Béart voleront longtemps encore de lèvres en lèvres, même quand
on ne connaîtra pas le nom de leur auteur. Elles sont immortelles, et il en
sourira, là où il est entré avant-hier, dans la grande salle de bal de
l’intemporel.
Dominique Jamet via Bd Voltaire

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire